C14 et Paléopathologie

 MAFART B.Y. (1998).Le crâne romain d’Arles : une syphilis frontale et naso-palatine post-Colombienne, apport des nouvelles méthodes de datation C14 pour la paléopathologie. Bulletin et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris n.s., T 10, 3 -4, 333-344 pdf

La possibilité de dater des squelettes présentant des lésions pathologiques au prix d’une minime destruction de matériel grâce à l’utilisation d’accélérateur de particules est d’un grand intérêt en paléopathologie comme l’illustrent ces deux exemples.

 UN SYPHILITIQUE MEDIEVAL

Un fragment de crâne d'adulte avec des lésions pathologiques du crâne facial et du frontal, conservé dans les collections du musée Calvet d'Avignon (France), avait été confié pour étude au Laboratoire d'Anthropologie de la faculté de Médecine de Marseille.

Les lésions pathologiques associent une destruction naso-palatine et une atteinte de la voûte crânienne de type carrie sicca, typiques des tréponématoses. Il pouvait s’agir soit d’une syphilis endémique comme il en existe en Afrique (Pian, Béjel) et en Amériques (Pinta) soit d’une syphilis vénérienne. Le premier diagnostic proposé fut une Gangosa, qui est une forme destructrice maxillo-faciale du pian. Nous avons réalisé une nouvelle étude avec un examen par tomodensitométrie tridimensionnelle et avons confronté ces données aux publications médicales de la fin du 19° et du début du 20° siècle, alors que la syphilis vénérienne était un fléau social. Le diagnostic retenu est en fait celui de syphilis vénériennes maxillo-faciale.

                                   

        Destruction du nez                                                    Ostéite du frontal (Carie sica)

                        

        Perforation du palais                                      Lésions identique observées au 19° siècle   

Aucune indication certaine ne permettait de dater ce crâne découvert en 1832. Une étiquette portait l'inscription : "Débris d'une tête d'un grand guerrier romain provenant d'une tombe des ruines du cimetière romain d'Arles". En tenant compte du matériel archéologique recueilli à cette époque, il pouvait s'agir d'une inhumation relativement ancienne (Antiquité tardive ou haut-Moyen âge) et en tous cas antérieure au 15° siècle.

Le problème de la datation était donc capital car si ce crâne était aussi ancien, cette syphilis était antérieure à la découverte de l'Amérique en 1493 par Christophe Colomb dont les marins auraient rapporté, selon la tradition, cette maladie vénérienne. Cependant, des observations paléopathologiques récentes sont en faveur de l’existence de cas de syphilis sporadiques dès l’âge du fer en France.

Pour dater cette pièce unique, un comptage C14 par accélérateur de particule a été effectué  au laboratoire d’Oxford (OxA-5316). La datation obtenue est de 305+/-40 BP soit comprise dans un intervalle de confiance de 95,4% entre 1480 et 1663 AD. Ceci exclue la période présumée de l’Antiquité tardive. Bien que la date de 1493 soit comprise dans cet intervalle de temps, il est plus probable que cette pièce unique date de la période d'extension de cette maladie en Europe quelle qu’en a été la cause, importation de germe depuis les Amériques ou modification de la virulence d’un germe antérieurement présent.

UN MOINE BELLIQUEUX

Les fouilles de l’abbaye de Saint-Victor de Marseille (dir. G. Démians d’Archimbaud) ont permis la mise au jour d’un sarcophage contenant le squelette très altéré par les infiltrations d’air d’un homme âgé de plus de 60 ans. Une épitaphe indiquait qu’il s’agissait d’un moine nommé Ardouin (hic requiescit Arduinus monachus).

Le squelette présente plusieurs traces de blessures.

Un fragment de côte droite est fracturé avec un cal de bonne qualité. Le radius gauche présente une perte de substance avec formation d’une néo-articulation entre le radius et un morceau d’os nécrosé qui pourrait être le scaphoïde. Une prolifération arthrosique autour de l’extrémité radiale implique une survie prolongée après ce traumatisme qui ne peut être que la conséquence d’un coup porté par une arme tranchante qui a entaillé l’os. Le cubitus n’est pas conservé.

Le crâne présente des pertes de substances osseuses par coups d’épée. Trois coups ont été portés sur le côté droit un premier coup postérieur a entaillé la table externe du pariétal, un second plus antérieur l’a recoupé, un troisième de plus faible surface mais plus profond a entaillé la table interne en avant du deuxième coup. Toutes ces entailles ont des berges parfaitement cicatrisés impliquant une survie prolongée du blessé.

Si l’on admet que ces lésions sont survenues simultanément, ce bretteur reçu donc un coup d’épée sur le poignet gauche dans un geste de parade puis trois coups assénés avec une rare violence sur le côté droit du crâne qu’il ne pouvait plus protéger. La fracture de côte est plus difficile à interpréter.

Le nom d’Ardouin apparaît pour la première fois en 1005, lors d’une élection et il est scriptor  de Saint-Victor en 1033 et 1057. La chronique rapporte qu’Ardouin, prieur de Saint-Genès d’Arles de 1040 à 1044, eut une altercation avec un seigneur d’Arles. Au cours du combat, son cheval fut tué sous lui. Ces faits sont tout à fait compatibles avec les données paléopathologiques.

Crâne avec la trace de deux coups d’épée

Une datation absolue était donc nécessaire. Malgré l’envoi de plus de 80 % du squelette, la teneur en collagène était insuffisante pour une méthodologie classique. Une datation par accélérateur de particule a permis d’obtenir une âge de 1015 +/- 55 BP (Lyon-90, OxA-4940) soit un intervalle en années réelles après calibration compris entre 905 et 1162 donc compatible avec les sources écrites.

CONCLUSION 

Les datations absolues sont fondamentales pour l’histoire de la traumatologie et des maladies. Le contexte archéologique ne suffit pas toujours ou peut être litigieux. Les méthodes de datation au C14 avec accélérateur de particules permettent une datation de l’individu et sont économes de matériel osseux. Elles sont donc d’un grand intérêt pour le paléopathologiste qui doit les demander en première intention dès que l’intérêt du matériel impose une conservation optimale.  

 

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