ETUDE ANTHROPOLOGIQUE DE LA NECROPOLE PALEOCHRETIENNE ET MEDIEVALE RURALE DE LA GAYOLE (VAR)

MAFART B.Y. (1984). Etude anthropologique de la nécropole paléochrétienne et médiévale de La Gayole (Var). Thèse pour le Doctorat en 3ème cycle de Géologie des formations sédimentaires, Université de Provence, 360 p., 100 pl., 160 fig., 180 tabl..

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MAFART B.Y. (1983). Pathologie osseuse au Moyen Age en Provence. CNRS édit., Paris,  266 p., 116 fig., 3 tabl.    

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La nécropole de La Gayole est située en zone rurale sur le territoire de la commune de la Celle, dans le canton de Brignoles, dans le Var. Une importante nécropole attenante à une chapelle a été fouillée par le laboratoire d'Archéologie médiévale sous la direction de G. Démians d'Archimbaud jusqu'en 1971.

Deux ensembles archéologiques et anthropologiques ont été retrouvés. L'ensemble A est paléochrétien (V°-VII°s) donc contemporain de Saint-Victor, l'ensemble B (XI°-XIII°s) est médiéval (XI-XIII°s) donc plus tardif.

La recherche d'une variation diachronique a été rendue difficile par le faible effectif de la première période d'inhumation (19 adultes). Le deuxième intérêt de ce site est d'avoir permis la comparaison d'une population rurale, l'ensemble B (53 adultes) la population urbaine de l'Abbaye Saint-Victor de Marseille, distante d'environ 60 km et séparée dans le temps par cinq siècles. Ainsi, avec ces trois nécropoles étudiées, nous avons affiné notre connaissance du peuplement historique de la Provence.

COMPARAISON DES POPULATIONS DE LA GAYOLE A ET SAINT-VICTOR

Ces deux nécropoles sont contemporaines. Les inhumations à La Gayole A ont débuté vers la fin du V° siècle, lors de l'établissement d'une famille sénatoriale dont la région d'origine n'est pas connue.

Nous n'avons pas mis en évidence de différences significatives tant métriques que descriptives avec Saint-Victor. Les proportions crâniennes sont comparables ainsi que la plupart des données crâniennes ou appendiculaires. Les lésions dysplasiques, les troubles de l'ossification sont rares dans les deux séries. Les distances calculées pour les caractères discrets sont cependant assez élevées.

Ainsi, les populations de La Gayole A et Saint-Victor qui présentent une grande similitude morphométriques appartiennent au même groupe humain. Dans ces deux nécropoles, la rareté des affections héréditaires et des troubles de l'ossification est en faveur d'une exogamie et de bonnes conditions de vie au plan nutritionnel.

 COMPARAISON DES DEUX POPULATIONS DE LA GAYOLE

Au niveau crânien, l'ensemble A est brachycéphale, l'ensemble B mésocéphale. Les distances calculées à partir des caractères métriques crâniens sont faibles, la forme diffère d'avantage que le format. Les caractères discrets montrent en revanche une distance assez élevée entre ces deux populations.

Au niveau post-crânien, bien que le nombre de mesures et de descriptions soit également réduit, une tendance générale se dégage. L'ensemble A présente des os de longueurs identiques à celles de l'autre série mais avec un périmètre plus fort. Ainsi, les indices de robustesse sont plus élevés dans la population paléochrétienne. Les insertions musculaires sont moyennement développées. Les aspects dysmorphiques (dysplasie luxante, fente acétabulaire) sont rares. Enfin, la comparaison des caractères discrets post-crâniens montre, comme pour le crâne, une distance élevée par rapport à La Gayole B.

Ainsi, les quelques sujets étudiés pour la Gayole A, de sexe masculin en majorité, ne présentent aucune différence significative avec la population de La Gayole B. Nous ne pouvons discuter que très prudemment la filiation entre ces deux séries. Soit l'ensemble A représente une population fondatrice, issue d'une population-mère ouverte puisque pauvre en anomalies héréditaires. L'hiatus chronologique correspondrait alors à un déplacement vers un zone refuge en raison de troubles socio-politiques. Les descendants revenant quatre siècles plus tard auraient vécus en relative endogamie entre temps ce qui, avec un statut nutritionnels plus précaire, expliquerait les fréquentes différences des caractères discrets et d'anomalies pathologiques comme les dysplasies de hanche.

Dans une deuxième hypothèse, ces deux populations sont indépendantes bien qu'appartenant au même vaste ensemble anthropologique. La première série se serait éteinte ou aurait émigré et l'ensemble B représenterait alors un nouvel apport. La fréquence des caractères héréditaires implique que La Gayole B est issue d'une population assez fermée arrivant dans un territoire vide d'habitant. Il existe, historiquement, un vide démographique en Provence du VII° au IX° siècle, rapporté à des troubles socio-politiques. Il est cependant admis que ce vide n'est qu'apparent et n'a pas été comblé par une invasion ou immigration massive. La population s'étant repliée dans des zones-refuge.

En conclusion, nous ne pouvons être certains de la filiation entre les ensembles A et B de La Gayole. Notre opinion penche en faveur de la première hypothèse. La Gayole A représenterait alors la population fondatrice au sens large et La Gayole B en serait la descendance après une période d'isolement relatif qui a favorisé la pérennisation d'anomalies héréditaires.

COMPARAISON DES POPULATIONS DE LA GAYOLE  AUX AUTRES POPULATIONS

Une étude des distances entre ces deux populations et 22 autres séries préhistoriques (Dolmen des Peyraoutes) et médiévales montre que les distances globales les plus faibles avec La Gayole B s'observent pour les populations de Blussangeaux, Saint-Victor et du Dolmen des Peyraoutes. Ceci confirme en tout point les résultats obtenus lors de l'étude de Saint-Victor avec d'une part une origine autochtone aux populations médiévales d'autre part l'appartenance de ces populations à un grand ensemble anthropologique, probablement très ancien, qui s'étend de la Provence à l'Italie du Nord, de la vallée du Rhône aux Alpes et au Jura.

COMPARAISON DES POPULATIONS DE LA GAYOLE B ET SAINT-VICTOR

Les effectifs de ces deux populations ont permis une étude de bonne valeur statistique. Cette comparaison constitue le point fort de ce travail.

Les crânes sont plus allongés à Saint-Victor qu'à la Gayole où existe une tendance brachycéphale. Cependant les distances statistiques (Penrose) entre les deux séries sont faibles.

Pour le squelette post-crânien, d'importantes différences existent entre les deux populations. Parmi les caractères métriques, la robustesse des os longs est plus grande à Saint-Victor en raison d'un plus fort périmètre. Les sections diaphysaires y sont plus arrondies alors qu'elles sont creusées et tourmentées à La Gayole, notamment au niveau fémoral.

Les caractères descriptifs ont été séparés en constitutifs et acquis sans que cela implique une notion d'origine génétique ou mésologique. Nous avons sélectionné 48 traits constitutifs pour le même traitement statistique que pour les caractères discrets crâniens. Les distances globales sont faibles entre les deux séries, confirmant les données ostéométriques classiques.

Les différences observées peuvent être rapportées à plusieurs mécanismes : nutritionnels, génétiques ou être liées au mode de vie.

Rôle de la nutrition

Les troubles de l'ossification comme les spina bifida occulta et les lignes de Harris sont plus fréquents à La Gayole qu'à Saint-Victor. Ces constatations nous conduiront préciser l'intérêt  et les limites de l'étude de quelques marqueurs osseux de la malnutrition. Il est bien établi que le développement général de l'os est lié à la qualité et la quantité des nutriments au cours de la croissance. Les carences alimentaires influent sur le nombre et le développement des points d'ossification. Cette influence varie selon les centres et le patrimoine génétique des individus. Ainsi, la déhiscence de l'arc postérieur du sacrum est d'origine au moins partiellement nutritionnelle avec le rôle des carences en acide folique dans les premiers mois de la grossesse. Les lignes de Harris qui témoignent d'une reprise de la croissance après un arrêt temporaire sont liées à des carences et à des épisodes pathologiques dans l'enfance qui provoquent un arrêt de la croissance métaphysaire.

Une autre série de faits à considérer sont les différences morphologiques des diaphyses des os longs. Le creusement du fût fémoral avec formation de piliers comme à La Gayole est un mode réactionnel à un déficit nutritionnel. Ces dispositions en colonnes assurent, pour un os dont la diaphyse est moins développée, une même surface d'insertion musculaire identique à celle d'un os plus arrondi. Ces aspects du fémur sont concordants avec la morphologie de la diaphyse tibiale.

A l'inverse, les diaphyses à Saint-Victor sont arrondies, et les dysmorphies sont rares. L'étude de la pathologie a mis en évidence des lésions de goutte et des périostites séquellaires d'ulcères de jambe. Tous ces arguments plaident en faveur d'une nutrition moins bonne à la Gayole qu'à Saint-Victor.

Les situations géographiques et les contextes socio-économiques des deux sites doivent être pris en considération. Dans un grand port comme Marseille, les apports nutritionnels protéiques, avec les produits de la pêche et glucido-lipidiques, grâce aux échanges commerciaux devaient être globalement satisfaisant pour la population. En revanche, dans le cadre d'une économie rurale, étroitement dépendante des récoltes et du cheptel, des disettes voire des famines sont possibles. L’Histoire nous rapporte qu'elles ravagèrent la France jusqu'au XVIII° siècle, favorisées par les troubles politiques. L'espérance de vie à La Gayole était d'ailleurs comparable à celle des populations actuelles les plus défavorisées.

Ce faisceau d'arguments anatomiques, pathologiques et historiques est en faveur de l'origine nutritionnelles de certaines différences observées entre les populations de La Gayole B et Saint-Victor.

Rôle de l'endogamie

Les coxarthroses sur dysplasie luxante sont très fréquentes à La Gayole B et presque absentes à Saint-Victor. La luxation de hanche, affection à caractère héréditaire, était au XIX° siècle plus fréquemment observée dans des foyers régionaux et dans certains villages. Depuis quelques décennies, son taux chute avec le brassage génique dû au mouvement des populations rurales vers les villes. La fréquence des dysplasies à La Gayole plaide en faveur d'échanges géniques réduits.

Nous en rapprocherons la tendance brachycéphale dans cette population et la stature discrètement plus faible qu'à Saint-Victor. En effet, dans une population endogame, l'évolution naturelles se fait vers la brachycéphalisation et la réduction de la stature.

Dans une structure endogame rurale, la recherche du conjoint se fait dans un périmètre réduit et le coefficient de parenté de chaque individu devient pratiquement constant. Ainsi, la survie de l'allèle de la dysplasie luxante reste possible tout au long de la durée d'utilisation du cimetière. A l'inverse, pour Saint-Victor, nous ne pouvons envisager d'autre situation qu'une large exogamie pour ce port ouvert sur la Méditerranée dont il est l'un des fleurons commerciaux. Un hétérosis au sens large, "mobilité accrue de population qui entraîne des assortiments de gênes de plus en plus dissemblables", était certainement réalisé dans la ville de Marseille aux IV° VI° siècles.

Rôle du mode de vie

Nous avons observé des éléments essentiellement pathologiques en rapport avec le mode de vie. Pour la population rurale de La Gayole B, les fractures des membres supérieurs sont rares. La brucellose, dont un cas a été décrit pour La Gayole A, devait être présente. L'arthrose du membre supérieur est marquée.

Les stigmates osseux d'hypermobilité articulaire des membres inférieurs sont nombreux. En revanche, à Saint-Victor, les fractures des os des mains et des pieds sont nombreuses, la brucellose n'est pas retrouvée et l'arthrose n'a pas de localisation élective. Dans les deux populations, la musculature est comparable avec les variations de morphologie osseuse signalées plus haut.

CONCLUSION

Le peuplement de la Provence tel qu'il peut être appréhendé à partir de l'étude de ces deux nécropoles nous est apparu d'une grande continuité anthropologique au cours du moyen âge et même probablement depuis le chalcolithique.

Ces populations appartiennent au même groupe humain. Les différences observées sont dues à des facteurs génétiques, nutritionnels et fonctionnels qui sont en réalité intriqués. Ces données se modifient constamment au cours des temps bien que l'étude de nécropoles utilisées pendant quatre siècles donnent l'illusion d'une stabilité. Nous avons représenté schématiquement les différents facteurs mis en évidence. La Gayole B, village endogame à l'économie précaire et au mode de vie rural, se différencie de Saint-Victor, ville exogame, d'économie prospère et de mode de vie urbain.

Nous observons, pour ces populations historiques provençales, une situation qui se pérennisera en France jusqu'au XX° siècle avec l'opposition entre les villes et les campagnes, même si ces deux entités sont largement dépendantes l'une de l'autre économiquement et socialement.  

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